VroooooOum ! Pourquoi nous restons accros à l’auto

Courrier international a eu la courtoisie de nous laisser diffuser cet article...

Article mis en ligne le 10 septembre 2009
dernière modification le 11 septembre 2009
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Si la crise de l’industrie automobile nous touche tant, ce n’est pas seulement à cause de ses conséquences économiques et sociales. C’est aussi parce que nous entretenons avec la voiture une relation singulière. Expression ultime de l’individualisme selon la London Review of Books, elle symbolise également la réussite sociale. Ne serait-ce que virtuellement, comme en Chine, où les cols blancs, raconte le Jingji Cankao Bao, s’offrent les véhicules de leurs rêves sur le Net. Mais, pour le magazine autrichien Falter, l’automobile, loin de nous libérer, nous asservit. C’est une drogue, dont on peut toutefois décrocher, comme en témoigne le reportage du Hamburger Morgenpost dans un quartier sans voitures de Hambourg.

La voiture réduit notre espace public, notre mobilité et notre champ de vision…

Il en va des voitures comme des cigarettes : plus on en consomme, plus on les croit indispensables. Il y a d’abord le café du matin, suivi du long regard dans le vide, puis la petite pause pendant que l’ordinateur démarre et le soupir de fatigue après un coup de fil pénible. Quand un fumeur essaie de se figurer tous ces instants sans cigarette, ils lui apparaissent comme une interminable succession de moments de frustration et de torture. Quel rapport entre le non-fumeur et le non-conducteur ? Tous deux se définissent par la négative, comme si ce qui leur manquait était essentiel. Rectifions cette erreur fondamentale une bonne fois pour toutes : merci, non, il ne leur manque absolument rien. Car, contrairement à une opinion répandue, la voiture n’est pas synonyme de liberté mais de contrainte. Et son absence, non un handicap mais une source de mobilité. Une mobilité différente.

Cela tient à la nature même de la ville. Celle-ci incarne, par définition, la notion de densité. La ville est le lieu où se concentrent les multitudes sur un espace restreint, des distances réduites. De San Gimignano, au Moyen Age, au Manhattan ou au Tokyo d’aujourd’hui, la ville tend naturellement à gagner en hauteur plutôt qu’en superficie. Or, la voiture représente un concept diamétralement opposé et n’a que faire de la verticalité urbaine. Exigeant de la place pour manœuvrer, elle force la ville à s’étendre horizontalement et à générer d’importants espaces morts et inutilisables pour les habitants. Voyez non seulement Los Angeles, mais même Vienne et toutes les places de parkings devant les centres commerciaux et les zones pavillonnaires. Celui qui se déplace à pied, à vélo ou en transport en commun est maître de ses mouvements. Il peut à tout moment s’arrêter, avancer, faire demi-tour. Lieu de communication et de rencontres inattendues, la rue est l’espace public par excellence. Pour les voitures, au contraire, qui ne vont que d’un parking à un autre, le chemin entre les deux n’a pas d’importance. La voie publique se trouve réduite à l’état de simple intervalle devant être traversé avec ou plus ou moins de difficulté.

Sans voiture, il faut porter davantage de choses. Et, quand il faut porter tout ce dont on a besoin, on finit généralement par gaspiller moins. A vivre sans voiture, on consomme donc différemment. Au lieu de passer son samedi après-midi à remplir le coffre de son véhicule pour satisfaire aux besoins de la famille, on butine continuellement dans les échoppes près de chez soi. C’est ainsi que l’on permet aux petits commerçants de vivre – ce qui fait précisément la spécificité de la vie citadine.

Notre esprit est encombré par des histoires de pneus neige

Il est normal que tous ces petits commerces se concentrent davantage dans les centres-villes plutôt qu’à la périphérie. Mais ceux qui songent à s’installer en banlieue pour faire plaisir à leurs enfants se trompent lourdement. Faute de distances réduites, les enfants ne peuvent aller nulle part sans voiture (avec parents ou adultes assimilés). Aussi étrange que cela puisse paraître, la proximité et la densité des infrastructures urbaines et des transports en commun augmentent notre mobilité et notre liberté.

Certes, habiter en ville n’est pas donné à tout le monde, pourra-t-on objecter. C’est vrai, mais l’addition n’est plus tout à fait la même lorsqu’on supprime le budget automobile pour augmenter celui du logement. Il en reste même assez pour les frais de taxi. Toujours à propos d’argent et pour aborder l’un des aspects les plus pernicieux de la possession d’une voiture, notons qu’un véhicule exige de justifier son existence. Autrement dit : puisqu’il est là, autant s’en servir et rentabiliser son acquisition.

Chaque déplacement, chaque voyage a son moyen de transport idéal. Les enfants vont à l’école à vélo, on loue un camion pour déménager, on se fait livrer les caisses de vin, on rentre de soirée en taxi et les bagages sont acheminés (si tout va bien) en chemin de fer. Ne pas avoir de voiture, cela signifie pouvoir choisir la solution la plus adaptée à chaque situation. La possession d’un véhicule limite fortement ce choix puisque toute dépense s’ajoute au budget automobile.

La voiture nous limite. Elle réduit notre mobilité, notre champ de vision, notre budget et notre espace public. Elle ne consomme pas seulement de l’essence mais du temps, que nous pourrions consacrer à nos proches ou à diverses activités. Elle encombre notre esprit avec des histoires de pneus neige, de contraventions, de siège bébé, de carrosserie éraflée, de tickets de parking, de péage, de coffre à ranger et de décomptes de kilomètres à défalquer des impôts. Quel plaisir de se débarrasser de tout cela ! C’est totalement sans douleur.

Courrier international Hebdo n° 975 du 09 juill. 2009
Source : www.courrierinternational.com


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