Le Développement durable, c’est le développement du capitalisme
Article mis en ligne le 12 mars 2010
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Il y a eu Grenelle et le sourire niais de la Hulotte – profession, sauveur de terre –, benêt médiatique aux anges d’être instrumentalisé. Arthus-Bertrand et ses raids « écolo » hélitreuillés, son film « grandiose » matraqué partout. L’avènement d’Europe Ecologie et de Dany le-moins-rouge-que-jamais, désormais intronisé homme politique incontournable de ce début de décennie. La mascarade Sarkozy levant ses petits poings rageurs pour l’avenir de nos enfants. Le lancement récent de ce nouveau magazine, Green-Business, dont le nom dit tout. La débandade de Copenhague après les annonces en cascade… Une avalanche d’épisodes tragi-comiques – et pléthore de vedettes éco-tartuffes – dont on s’échinerait en vain à faire le compte. Avec cette vérité émergeant peu à peu du barnum : le green maquillage permet au capitalisme de se racheter une virginité à peu de frais et à ses maquignons – hommes politiques & chefs d’entreprise main dans la main – de se poser en sauveurs. Finies les postures industrielles et les discours ultra-libéraux, place aux pollueurs hypocrites la bouche en cœur [1], à la croissance relookée because beaucoup plus pimpante dans ce green qui désormais l’enrobe.

Le principal symptôme de cette évolution est sans nul doute ce développement durable vendu comme nouvel horizon indépassable pour une humanité soudain – c’est magique – responsable. C’était facile en fait, pas besoin de s’alarmer, il suffisait de jouer à fond les green tech. Le hic, évidemment, c’est qu’en s’accaparant le discours écologique, les tenants du développement durable ont vampirisé l’idéal écologique de l’ensemble de ses principes de base, hold-up parfait. « L’écologie est devenue un facteur de stabilité voire de légitimation de l’ordre existant », explique ainsi Romain Felli [2], auteur du très instructif Les Deux âmes de l’écologie [3].

Développement durable : le casse écologique du siècle

On a l’impression qu’il est là depuis la nuit des temps, que déjà à l’âge de pierre ; des pantins lugubres s’agitaient pour te vendre leur viande de mammouth certifiée durable, bobos néolithiques. Mais non. Le concept de développement durable est relativement neuf, une vingtaine d’années. Par contre, il s’est développé et généralisé avec une telle voracité qu’il a été rebaptisé « concept-glouton » par Sylvie Brunel [4], équivalent d’une sorte de Pacman lexical polymorphe qui a su s’imposer partout, sous toutes les formes, dans toutes les bouches.

À cela, il faut surtout ajouter la généralisation à tout va de l’idée de complémentarité entre croissance et écologie. Le capitalisme vert a le vent en poupe et le critiquer vous expose à être illico taxé de gros salopard cynique (ou de rêveur indécrottable). Si bien que Romain Felli en arrive à le désigner comme « horizon indépassable de notre temps ». Interrogé sur l’origine du concept, il en retrace les débuts :

"L’émergence internationale de ce concept date très clairement de 1989 et du fameux rapport « Brundtland » (du nom de l’ancienne première ministre norvégienne qui dirigeait la commission ayant assuré sa rédaction) qui le définit et le propose comme fondement de la politique environnementale internationale. Ce rapport a servi à préparer le « sommet de la Terre » en 1992 à Rio.

L’opération produite par le rapport Brundtland consiste à renverser l’orthodoxie précédente qui opposait croissance économique et protection de l’environnement, en posant au contraire la complémentarité de la croissance et de la protection de l’environnement. On comprend que sur ces bases, l’écologie cesse d’être un problème, une limite ou un obstacle à l’accumulation du capital et en devient au contraire une de ses possibilités. Ce projet de « modernisation écologique » a depuis été poursuivi avec enthousiasme dans l’ensemble des pays industrialisés."

L’écologie cesse d’être un problème un obstacle à l’accumulation du capital et en devient au contraire une de ses possibilités. Tout est dit. À la suite de ce rapport Brundtland, l’idée que la croissance n’est pas incompatible avec l’écologie s’impose progressivement sur la place publique. Dans le même temps, les principes de base de l’écologie politique se retrouvent catalogués comme poussiéreux, bêtement utopiques.

Cette écologie politique, que l’on retrouve dans les thèses de Jacques Ellul ou Ivan Illich, de René Dumont ou André Gorz (entre autres), et désignée par Romain Felli sous le terme d’ « écologie par en bas », a toujours été basée sur des principes d’autonomie, de décentralisation, de critique de la technique et de la croissance à tout prix. A l’inverse, l’écologie qui triomphe avec le développement durable est une « écologie par en haut », conservatrice. « Deux tendances se sont opposées dès l’origine et continuent à le faire. Réduire la pensée écologique au développement durable, c’est nier cette opposition et naturaliser la pratique actuelle », rappelle ainsi Romain Felli. Dès lors que l’écologie politique, « par en bas », n’a plus le vent en poupe, c’est son pendant conservateur qui vampirise le débat :

« Une forme de révolution conservatrice a été opérée par laquelle de contestataire, l’écologie devient un facteur de stabilité voire de légitimation de l’ordre existant. Il n’est plus question aujourd’hui, grâce au développement durable, de contester radicalement le capitalisme, la « société de consommation » ou l’Etat policier. Le but est au contraire de conserver ce monde existant, de le rendre durable en opérant une forme de modernisation écologique du capitalisme. On observe aujourd’hui tout une rhétorique de la « croissance verte », et de nouveaux secteurs économiques (énergies renouvelables, dépolution,...) qu’on ne peut pas comprendre si on considère le développement durable comme une forme de contestation de l’ordre social existant. »

On retrouve cette position chez Paul Ariès, rédacteur du journal La Décroissance, qui caractérise le développement durable comme la « une barbarie qui vient ». Dans La Simplicité volontaire contre le mythe de l’abondance [5], il écrit : « Ce projet [le développement durable] d’adapter la planète mais aussi les humains aux besoins du « toujours plus » ne pourra se faire qu’au détriment du plus grand nombre, au prix d’un clivage de l’humanité. […] Si le sarkoproductivisme peut accepter un tel projet, une gauche véritablement sociale et une écologie antilibérale ne le peuvent pas. »

Remettre l’écologie politique au centre du débat ?

Les petits bouts d’écologie qui naviguent dans le débat politique institutionnel sont appelés à se multiplier. Rien de plus normal : le capitalisme post-crise ne peut que se féliciter de leur prolifération. Outre que ce vernis permet de se dédouaner à bon prix de tout saccage planétaire, c’est un pan économique presque vierge qui s’offre aux entrepreneurs de tous bords. Dans ces conditions, la croissance verte est partout encensée, encouragée, posée comme unique solution, chez les verts comme ailleurs. Un unanimisme critique qui équivaut à une démission.

En se diluant et en ne se positionnant plus dans une critique globale, l’écologie perd sa crédibilité, conforte le système même qu’elle est censée combattre. De critique acerbe, elle devient alliée à qui - parfois - l’on donne un os à ronger. Pour le chercheur suisse, revenir à l’écologie politique implique un renversement total de nos cadres de pensée. Il ne suffit pas de plaider la décroissance, il faut reconstruire un autre système, nous confie-t-il.

« En l’état du système économique actuel, un ralentissement du taux de croissance, voire sa baisse produisent des catastrophes sociales. On aurait tort de penser, mais je crois que personne ne défend vraiment cette idée, qu’il faudrait aller vers une simple « décroissance » d’un indicateur du PIB. Un capitalisme sans croissance est une contradiction dans les termes. La critique de la croissance est donc nécessairement une remise en cause des rapports de propriété, du but de la production, du contrôle de l’économie, etc. »

C’est également un rapport au savoir qui se joue, une capacité à maitriser les outils de production. L’écologie telle qu’elle s’impose dans le débat publique est de plus en plus proche de ce que Hans Jonas appelait de ses vœux : « Une tyrannie bienveillante ». Concentrée entre les mains d’experts et de groupes censés disposer du savoir, elle s’éloigne de plus en plus des idéaux d’autonomie et de la participation de la société civile. Pour Romain Felli, inverser la tendance implique de repolitiser l’écologie :

« Il faut arriver à sortir de l’idée qu’il y aurait des experts qui produisent une vérité au sujet de la nature et qui proposeraient des solutions nécessaires. On ne peut pas simplement se soumettre aux « limites de la nature » mais arriver à fixer collectivement, c’est-à-dire démocratiquement des limites. Ces limites sont sociales et politiques. »

A cet égard, je pense qu’il faut sortir de la vieille opposition entre « classe ouvrière » et « nouveaux mouvements sociaux ». Les résistances à la crise écologique sont de plus en plus comprises comme des luttes anti-capitalistes et c’est une bonne chose. La jonction entre syndicats et mouvement écologique s’est faite dans les manifestations contre l’OMC à Seattle, par exemple. C’est quelque chose qu’il s’agit d’approfondir. Les syndicats doivent recommencer à porter un discours alternatif sur les conditions de vie, la réduction du temps de travail, l’autogestion,etc.

Rassembler, donc, et convaincre, faire jonction, voilà ce qui pourrait donner de l’ampleur à une critique anti-productiviste constructive. Face à ce principe de réalité agité partout, tout le temps - il faudrait être réaliste, regarder les choses en face et cesser de s’accrocher à des chimères écologiques -, Romain Felli répond par un éloge de l’utopie, seule manière de reconquérir des alternatives sociétales :

« Le critique littéraire Frederic Jameson nous enjoint, à raison je crois, à être anti-anti-utopiste. Le monde nous semble aujourd’hui largement unidimensionnel et se refuse à toute critique. Pire, une certaine forme de catastrophisme écologiste (notamment autour de la crise climatique) en vient explicitement à dire que l’urgence écologique oblige à remettre à plus tard la critique du système existant, l’urgence étant la « survie de l’Humanité ». Au nom de cette urgence, il s’agirait de s’allier avec les grandes entreprises et d’accepter la logique du marché (éco-taxes, marché de permis de polluer) comme seules solutions à la crise. Comme le dit Jameson, il devient plus difficile d’imaginer la fin du capitalisme que la fin du monde. »

Je pense que nous avons besoin d’un renouveau de la pensée utopique, c’est-à-dire de la possibilité d’imaginer un monde différent du notre, et qui, par différence, montre que ce qui est pris pour normal ou évident est en réalité spécifique à notre société. L’urgence c’est d’être capable de se représenter des alternatives.

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Notes

[1] Voir par exemple cet article de François Ruffin dans Fakir, « Votre label écolo en 10mn ». Ou cet autre d’Aurélien Bernier dans le même Fakir, « Trader de vents ».

[2] Dans un entretien réalisé par mail qu’il a gentiment accepté de nous accorder.

[3] Editions l’Harmattan, 2008.

[4] In Le Développement durable, Paris, PUF, 2004. Cité dans l’ouvrage de Romain Felli.

[5] 2010, Editions La Découverte/Les Empêcheurs de pen


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