Ce n’est pas la planète qu’il faut sauver, mais l’humanité.
Article mis en ligne le 19 septembre 2010
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Par ALBERT JACQUARD Généticien, philosophe dans Liberation

L’univers était déjà âgé de quelque 14 milliards d’années lorsqu’une planète nouvelle, fort banale, se constitua, par agglomération de poussières vagabondes, dans l’environnement d’une étoile tout aussi banale, le soleil. Depuis, soumise aux influences des forces cosmiques, cette Terre a subi le sort de toutes ses semblables. Les multiples interactions de ces forces ont fait que son histoire a été riche en épisodes modifiant son apparence, tout en maintenant ses traits essentiels.

Parmi ceux-ci l’un a eu les conséquences les plus durables ; il se trouve que cette planète est située dans la zone étroite de température où la molécule H2O peut se maintenir sous ses trois états, solide, liquide ou gazeux. Grâce à cette diversité fondamentale, relayée par les jeux du hasard, des séquences d’événements ont pu se dérouler dans la mince pellicule qui entoure la Terre, alors que les conditions nécessaires n’ont pu se maintenir sur les autres planètes du système solaire. Cette exclusivité locale a permis notamment que s’y développent des êtres très singuliers, que l’on dit « vivants ».

Leur particularité est de transmettre l’essentiel de leur structure à des êtres semblables à eux, ce qui permet une évolution des divers ensembles, les espèces, qu’ils constituent. Ils peuvent ainsi lutter efficacement face au pouvoir destructeur du temps. Pendant deux ou trois milliards d’années l’arme utilisée par eux dans cette lutte a été la reproduction à l’identique, procédé auquel a succédé, il y a un milliard d’années, celui de la procréation ; au schéma « un produit deux » qui apporte du nombre, s’est alors substitué le schéma « deux produisent un » qui apporte de la diversité.

A partir de la bifurcation radicale qu’a provoquée le nouveau procédé, la minuscule portion d’espace qui jouxte la surface de la Terre a été un théâtre où a été présente une aventure peut-être sans équivalent dans l’univers. Parmi les objets créés par le jeu des forces cosmiques, puis parmi les vivants réalisés par le jeu aléatoire de la procréation, sont apparus des êtres capables de se savoir être, capables d’imaginer l’avenir, capables de mettre le présent au service de ce futur, les humains.

Leur présence bouleverse les conditions de l’évolution, mais il convient d’insister sur la limitation de leur domaine d’intervention ; celui-ci ne s’étend guère au-delà d’une sphère dont l’épaisseur est mesurée en dizaines de kilomètres, alors que le rayon de la planète dépasse 6 000 km.

Jusqu’au dernier siècle, ces conséquences étaient pratiquement insignifiantes ; un extraterrestre venu à chaque millénaire surveiller l’état de la Terre n’aurait eu que peu de changements à signaler, sinon quelques mètres de déplacement imposés aux continents par leur dérive, ou quelques degrés en plus ou en moins de la température des océans. Il aurait pu passer sous silence la présence des humains et les traces de leurs actions, car pour lui ces changements auraient été imperceptibles.

En quelques décennies, cette stabilité vient de faire place à des bouleversements, sources d’une angoisse justifiée. Par leur effectif (multiplié par quatre en un siècle) et surtout par l’étendue de leurs pouvoirs (notamment par l’accès à la puissance nucléaire), les humains se sont imposés comme des artisans importants de l’histoire de la Terre. Or ils ne sont nullement prêts à gérer cette responsabilité nouvelle. La sagesse serait donc de laisser se poursuivre la lente évolution des équilibres naturels (par exemple en renonçant à la mise à notre service de l’énergie nucléaire si mal maîtrisée).

« Sauver la planète » est finalement un mot d’ordre qui se trompe de cible. La Terre est capable de se sauver elle-même si nous savons la respecter. Plus urgentes sont les actions nécessaires pour prolonger l’aventure de notre espèce. Il nous faut dans l’immédiat « Sauver l’humanité ».


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Pour produire une couche de 18 centimètres de terre arable, la nature a besoin de 1400 à 7000 ans, à raison de 0,5 à 2 centimètres par siècle.